Papa,
Bon, tu l’as dit 100 fois, 1000 fois, que tu n’avais pas peur de mourir. Oui… Mais moi, j’avais peur que tu meures. Et ce jour est arrivé.
Alors, on a beau s’y préparer, essayer de s’entrainer comme on peut, mais aujourd’hui, je me rends compte que c’était peine perdue. Quelle souffrance, quelle tornade, quel tsunami, et surtout quel vide.
Alors depuis plusieurs jours, en tant que bonne journaliste, comme tu me l’as appris, je vais chercher les infos à droit à gauche, chez mes amis qui eux aussi ont perdu un papa. Je demande autour de moi : comment on fait pour survivre à ça ? Comment on fait pour continuer ? Et les réponses sont unanimes : en fait, ce n’est pas vraiment possible, on fait comme on peut, avec le manque et aussi une présence constante, le sentiment que la personne aimée accompagne tous les jours, sans être là physiquement non, mais dans le cœur et dans la tête.
J’ai aussi demandé : est-ce que ce poids, là, dans la poitrine, il reste ? On m’a répondu que oui, mais qu’il finit par être moins douloureux.
Alors j’ai bien compris, j’ai pris bonne note, mais aujourd’hui je suis presque rassurée que cette douleur dans mon cœur soit présente à chaque instant, car elle me fait penser à toi, comme si tu étais presque une partie de moi, et elle en devient presque chaleureuse.
Papa, tu as eu une belle et très longue vie.
Pendant 80 ans et jusqu’à la dernière minute, tu as fait tes choix. Nous les avons respectés et aujourd’hui encore nous les respectons.
Tes volontés t’ont amené à une fin très douce. Jusqu’à la dernière seconde, Camille et moi étions à tes côtés, chacune de tes mains dans les nôtres.
Le 31 mars, de 10 heures à midi, je t’ai lu à voix haute Novecento d’Alessandro Barrico. Nous en avions lu un quart quelques jours auparavant à l’hôpital, et nous l’avons terminé ensemble tous les trois avec Camille.
Je savais que tu nous entendais.
Et quelle belle preuve nous avons eue : ton cœur s’est arrêté à la seconde où j’ai dit le mot « FIN ». Je suis heureuse que Camille soit témoin de cette scène, car personne ne m’aurait cru. Je cite les dernières phrases du livre : « C’est de la dynamite que tu as sous les fesses, mon frère. Lève-toi de là et va-t’en. C’est fini. C’est fini pour de bon, cette fois. FIN. »
J’ai regardé la montre et il était 12h08, tu es né un 12 août.
Quel beau clin d'œil.
Une sortie théâtrale, pour l’homme de lettres et de culture que tu étais.
Alors, comment résumer 80 ans d’une vie aussi trépidante ?
L’Amour, beaucoup d’Amour, avec un grand A.
De ta famille d’abord :
Tes parents et les parents de maman qui t’attendent là-haut,
De tes frères et sœurs Dominique, Pierre-Jacques, Eve, Marie-Philomène et Anne,
De tes enfants, Pierre, Camille et moi,
De tes femmes et particulièrement de notre maman, l’un des plus grands amours de ta vie, Marie,
Et puis, dans tes dernières années, mon mari Geoffroy, notre fils Armand et nos beaux enfants, Cerise et Timothée, mais aussi Dominique.
L’amour du journalisme aussi, avec ta longue carrière. Et je vais me permettre de citer mon mari Geoffroy : Libre penseur à la plume incisive, Michel GOUJON aura été de toutes les aventures journalistiques. Presse écrite, radio, télévision… Il embrassé l’ensemble de ces médias avec l’aisance que lui procuraient son intelligence, sa culture et son écriture intransigeante.
À l’heure où la presse vit de nombreuses mutations qui interrogent son avenir, Michel GOUJON reste un point de repère, un trait de plume sans compromis sur une page vierge. Son souvenir et tout ce qu’il nous a transmis nous invitent à rester attentif au monde et à le comprendre pour mieux l’interroger et l’aimer.
Et cette école que tu as co-fondée avec maman, l’Ecole Du Journalisme de Nice, votre 3ème bébé. Ces 3000 journalistes qui en sont sortis et qui sont aujourd’hui reconnus dans le métier.
Certains t’ont laissé quelques messages, et je ne peux pas tous les lire, mais quelques phrases ressortent que je permets de lire pèle mêle : « allez au dictionnaire comme vous allez aux toilettes », Ton départ est une catastrophe catastrophique, un grand monsieur s’en va. J’appréciais, au-delà de sa rigueur, son humour un peu provocateur et la malice qui l'accompagnait et qui pétillait dans ses yeux bleu acier. Je ne sais pas où il est, à chacun ses croyances mais j’ai une certitude, s’il y a un micro dans les environs il est forcément devant. Tu étais drôle, exigeant, amoureux de l’info et j’ai l’audace de croire que tu as mal à ton journalisme par les temps qui courent, toi le puriste. « Ne me dis pas que ce mur est blanc, prouve-le-moi », « le reportage, c’est la vie »…
L’amour de la musique, qui n’a cessé de battre la mesure de ta vie. Bach d’abord, et puis Beethov, Vivaldi, Schostakovitch, Mozart… Comment tous les citer ?
L’amour des lettres et de la littérature, toi qui as écrit plus de 15 romans et qui en a lu des centaines.
Enfin, l’amour du whisky et de la cigarette, qui ont tous deux eu raison de toi.
Papa, quand j’étais enfant tu m’as écrit ce poème : « Que toujours cette chance qui t’a fait nous croiser, t’apporte la conscience qu’il n’y a qu’à aimer. » Il y a peu, je te l’ai récité et tu m’as dit : ah oui, j’ai pas écrit que des idioties.
C’est vrai papa, c’est profondément vrai.
Je t’aime, du plus profond de mon être, dans ma chair, dans mon cœur, et dans mon esprit. Tu seras toujours, toujours à mes côtés.
Je terminerais par ces lignes qui te faisais tant rire, d’Adolphe Dumas, prolongées par Victor Hugo et pimentées par Onésime Reclus : Il sortit de la vie, comme un vieillard en sort, tout en faisant des vers, comme un vieillard en f’rait.